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Pierre Mendès-France pense aussi qu'elle pèsera en faveur du " OUI ". À quelques jours du référendum, l'organe gaulliste, La Nation (24 octobre), excipe de la crise pour justifier un exécutif fort.

   
Au contraire, Gaston Defferre, dans le journal du parti socialiste Le Populaire de Paris, souligne que la crise démontre le danger de remettre tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme. Le Populaire de Paris du 24/10/62
Le Populaire de Paris
du 24 octobre 1962
   
Canard enchaîné 24/10/62
Caricature extraite du Canard enchaîné du 24 octobre 1962
Le journaliste communiste René Andrieu partage cette position. Il estime ainsi, dans L'Humanité du 25, que la crise fournit " une raison supplémentaire de voter NON ", car ce serait " une folie " d'accorder " le droit de décider de la vie et de la mort à l'échelle planétaire " à un seul homme, surtout s'il s'agit du général de Gaulle qui " emboîte fidèlement le pas à son chef de file américain ".

C'est une antienne qu'entonne à son tour le lendemain Maurice Thorez, secrétaire général du PC, devant les militants d'Ivry : " Vous direz NON à de Gaulle et à Kennedy. Votre NON au référendum sera aussi une affirmation de solidarité avec le vaillant peuple de Cuba et son dirigeant légendaire, Fidel Castro. "

Même si l'affaire fait la une des quotidiens du 23, les analyses sont encore succinctes. L'éditorialiste du Figaro, Roger Massip, se borne à évoquer le " très sérieux avertissement " lancé par Kennedy et à établir un rapprochement avec Berlin. Le Figaro du 23/10/62
Le Figaro, 23 octobre 1962
   
Le Monde du 24/10/62
Le Monde du
24 octobre 1962
Par contre, l'éditorial du Monde daté du 24 octobre émet des doutes sur la véracité des preuves photographiques avancées par la CIA, d'autant que celle-ci n'est pas à l'abri " d'erreurs ". C'est pourquoi un officier de l'Agence, Sherman Kent, demande à voir l'éditorialiste auquel il présente plusieurs photographies. Le Monde daté du 26 octobre reconnaît l'exactitude des informations américaines.
   
L'hebdomadaire de gauche France Observateur se montre aussi soupçonneux et critique. Dans l'édition du 25 octobre, Claude Bourdet consacre un éditorial à l'affaire sous le titre " Ne touchez pas à Cuba ! ". Il estime que, en raison des manœuvres de leur " puissante machine capitaliste ", les États-Unis sont le " seul responsable de cette évolution " qui risque " de nous mettre au bord de la guerre mondiale ". France Observateur
France Observateur
du 25 octobre 1962

Se déclarant " sceptique " sur les accusations de Kennedy, d'autant que la CIA s'y connaît en " renseignements truqués ", Claude Bourdet plaide pour le "neutralisme ", appelle à la mobilisation de l'opinion mondiale, propose " une vaste campagne de défense de Cuba, de pression sur les États-Unis, allant jusqu'au boycott des produits américains ".

L'Aurore du 24 octobre 1962
L'Aurore du 24 octobre 1962
 

Au contraire, Raymond Aron justifie la réaction des États-Unis face à la " provocation " de l'URSS, qu'il explique par la volonté de Khrouchtchev de se saisir d'un gage pour régler à son avantage le problème de Berlin (Le Figaro, 29 octobre).

Le quotidien socialiste, Le Populaire de Paris du 24 octobre, rejette, lui aussi, l'entière responsabilité de la tension sur l'URSS et approuve la " grande fermeté " de Kennedy. Le lendemain, le journal recommande à la fois de " Garder son sang-froid ! " et une " solidarité totale entre les Alliés ".

L'ambassadeur André François-Poncet partage cette analyse. Dans Le Figaro du 26, il estime qu'il est " indispensable de donner un coup d'arrêt brutal à l'expansion russe " et que la solidarité transatlantique est " le plus efficace instrument de dissuasion ".

À gauche, le parti communiste français se mobilise rapidement en faveur de Cuba. Dès le 23, il appelle " tous les amis de la paix " à dire " Halte à l'agression contre Cuba ! ". Il dénonce les " purs mensonges " des États-Unis qui sont les seuls à avoir installé des bases " sur tout le pourtour du camp socialiste ".

Quant à son organe, L'Humanité, il dénonce dans son édition du 24 le risque de guerre thermonucléaire pour satisfaire l'appétit des trusts : " Allons-nous mourir pour l'United Fruit ? ".

Le 25 au matin, des étudiants communistes défilent au Quartier Latin aux cris de " Cuba si, Yankee no ! ". Le soir, un millier de manifestants scandent devant l'ambassade des États-Unis " Paix à Cuba " ou " Kennedy assassin ". Le lendemain, l'association France-Cuba organise à la Mutualité un " ardent meeting " selon L'Humanité. L'Humanité du 26/10/62
L'Humanité du
26 octobre 1962
Extrait de L'Humanité
Extrait de L'Humanité du
26 octobre 1962

Pour L'Humanité, la résolution pacifique de la crise résulte de la " ferme sagesse " de l'URSS et du " sang-froid " de Khrouchtchev. Comme la Pravda, l'organe du PCF cherche à accréditer la thèse que, sous la pression internationale, les États-Unis ont dû renoncer à leurs visées, lever le blocus et reconnaître l'inviolabilité de Cuba.

Mais dans son ensemble, la presse parisienne, à l'image du Figaro du 29 octobre, considère l'issue de la crise comme une " victoire diplomatique pour Kennedy " qui a " su manœuvrer avec intelligence et habileté ".

Le Figaro du 29/10/62
Le Figaro du
29 octobre 1962
Préfigurant " une période de relative détente ", le " retrait tactique " de Khrouchtchev s'explique, selon Raymond Aron, par l'éloignement de Cuba, " la médiocrité de l'enjeu " et l'infériorité stratégique de l'URSS (Le Figaro, 29 octobre).

Même si France Observateur du 1er novembre admet que " les deux K ont mené le jeu avec une grande maîtrise ", l'hebdomadaire intellectuel de gauche conclut avec amertume que " le monde appartient à ceux qui peuvent le détruire ".


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